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  • Où cours-tu ?

    Je pense à Chafii Kadkani, le poète iranien qui imagine une discussion entre l’astragale, la plante des steppes, et le vent.

    — Où vas-tu avec cette hâte ? demande la plante.
    — Mon cœur est à l’étroit ici, répond le vent. Je vais où ce n’est pas ici. Veux-tu m’accompagner, fuir la poussière de ce désert ?
    — C’est tout mon désir. Mais j’ai les pieds attachés, les pas entravés. Je te conjure pourtant, au nom de l’amitié : quand tu auras quitté cette steppe d’épouvante, porte mes salutations aux fleurs et à la pluie.

    Je me suis souvent senti comme ce vent, léger et mobile ; mais en regardant derrière moi, je vois un astragale déraciné, transplanté ailleurs, encore et encore. Les déplacements d’une plante ne sont pas sans conséquence. À chaque mouvement, une partie du corps et de l’âme reste sur place. Tu te déchires, tu te sens dénaturé, et tu as le dos brisé.

    Et pourtant, mes pensées ne cessent de revenir à ma mère. Elle est à Chiraz. Fatiguée, mais debout comme un arbre. Un arbre qui a peut-être reçu le dernier coup de sa vie. Les bombardements de cet ennemi de l’humanité. Ce régime génocidaire. Tueur d’enfants et de vieillards.

  • A mon ami Isac

    Non, mon ami. Je ne suis pas sous influence des algorithmes informatiques dans les médias. Ce qui se passe en Palestine est une tragédie bien réelle.

    Les chiffres de l’UNICEF sont clairs : plus de 14 000 enfants ont été tués en Palestine, davantage que le nombre d’enfants tués dans quatre ans de guerres cumulées dans le reste du monde.

    Israël utilise bel et bien la faim comme arme de guerre.

    Ne réduis pas tout à l’attaque du 7 octobre pour justifier cette violence. Cette barbarie ne date pas du 7 octobre : chaque colonie établie par Israël en terre palestinienne représente une violation du droit international.

    Avant de critiquer la foi des musulmans, interroge-toi sur ce que dit ta propre bible. Et surtout, rejoins la majorité des Juifs sensibles à la souffrance humaine.

    Sache que même au cœur d’Israël, des “justes” tentent de sauver des vies et de dénoncer les crimes commis. Regarde le travail de B’Tselem.

  • Un parallèle

    Sur la couverture du Time Magazine, aujourd’hui, le visage fatigué de Netanyahu me rappelle celui d’un autre homme qui y figurait autrefois : Hitler, désigné “homme de l’année” en 1938.

    À cette époque, les grandes puissances détournaient les yeux. Aujourd’hui, elles applaudissent.

    Le parallèle est troublant :

    • Hitler, chantre de la “race supérieure” ; Netanyahu, porte-parole du “peuple élu”.
    • Le premier revendiquait un “Lebensraum” — un espace vital à prendre aux voisins ; le second, la “terre promise”, à reconquérir au prix du sang.
    • Hitler parlait de “vermine”, Netanyahu de “terroristes”.
    • L’un et l’autre légitiment la destruction de ceux qui n’ont pas leur place dans leur vision du monde.

    Hitler a été stoppé, trop tard. Il s’est suicidé dans son bunker. Quant à Netanyahu… l’histoire tranchera.

    Le Time montre aujourd’hui un homme épuisé. Puissent ses rêves de domination finir comme ceux de son prédécesseur : dans les poubelles de l’Histoire.

  • Le serpent et le scorpion

    La guerre est finie… du moins pour l’instant.

    Dans la rhétorique israélienne, le mot serpent revenait sans cesse.
    Il s’agissait de « couper la tête du serpent », de renverser un régime, et même — dit-on — une marionnette était prête à gouverner mon pays.

    Mais ce que j’ai vu, moi, c’est un scorpion qui sortait de sa niche pour piquer.
    Et les Iraniens connaissent bien ce proverbe :

    “Le scorpion ne pique pas par méchanceté. Il pique parce que c’est sa nature.”

    Je n’arrête pas d’y penser : le scorpion est toujours vivant, il a son venin, et il attend.

    Est-ce la nature de l’État d’Israël de piquer — comme le fait un scorpion ?
    Je le crois. Et j’ai mes raisons pour cette métaphore.

    Un État qui refuse de définir ses frontières.
    Un peuple qui se pense « élu ».
    Une culture fondée sur une « terre promise ».
    Un récit originel où l’anéantissement de peuples entiers est justifié pour prendre leur place…

    Ce sont là des faits, et ce sont eux qui me poussent à penser qu’Israël attaquera, tôt ou tard.
    Comme un scorpion.

    Mais je trouve du réconfort dans la voix de ceux — même au cœur d’Israël — qui refusent cette nature, qui résistent à cette logique de piqûre.

  • La stupidité moderne

    En parlant de la foi en la justice — et du fait que cette croyance peut être pervertie au service de la stupidité — Serge Ciccotti écrit, dans La psychologie de la connerie :

    « Les pires abrutis illustrent bien comment cette croyance peut être détournée, par exemple lorsqu’ils disent des choses comme :
    « C’est vrai, elle a été violée, mais t’as vu comment elle était habillée ? »
    »

    Prenez cette phrase comme modèle.
    Puis imaginez la même structure mentale, la même logique absurde, dans des discours devenus tristement courants des amis d’Israël:

    • « C’est vrai que le génocide est condamnable… mais avez-vous vu ce qu’ils avaient fait, avant ? »
    • « C’est vrai que figurer parmi les pires pays en matière de violences contre les enfants est grave… mais vous voyez, il faut replacer ça dans le contexte. »
    • « C’est vrai que la colonisation de territoires occupés est un crime de guerre… mais avez-vous vu comment eux les ont attaqués ? »

    Aujourd’hui, nous sommes cernés par ces discours tordus — rationnels en apparence, ignobles dans leur fond — énoncés avec un calme clinique, un air d’intellectualisme, parfois même un sourire supérieur.
    Et c’est cette banalisation-là, cette rhétorique glacée, qui rend la stupidité encore plus dangereuse.

  • Rahab ou la dignité?

    Accepte les faits !
    Après avoir dévasté la Palestine, Israël attaque l’Iran, et celui-ci riposte. Qui est le plus fort ? C’est évident : le premier.
    Arrête tes réflexions et oublie le passé.

    C’est vrai qu’Israël aurait pu être créé à Madagascar. Les massacres auraient pu avoir lieu là-bas.
    Israël aurait pu naître en Argentine. Il n’y aurait peut-être pas eu de tueries, parce qu’il y a assez de place pour tout le monde.

    Accepte qu’ils ont la promesse de leur dieu pour cette terre, et que quiconque résiste à leur volonté sera anéanti.

    Prends le modèle de Rahab, la prostituée de Jéricho, et sauve ta famille.
    Comme elle, dis-leur que tu as vu comment leur dieu a ouvert la mer à leur passage et exterminé leurs ennemis.

    Reste chez toi !

    :::
    Ou bien, garde ta dignité : porte le foulard de Palestine dans l’espoir que le monde se réveille.

  • Avant que la démence n’emporte l’humanité

    Mon cœur est déchiré, et je me répète ce vers de Hafez :

    « Maintenant, je prends la route vers l’Ami.
    Et si je meurs, au moins ce sera sur le chemin. »

    Un État régulièrement accusé de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et — aujourd’hui — de génocide, a attaqué notre peuple. Il tue, il détruit, il affame, il efface.

    Avant qu’une démence collective n’efface la mémoire de l’humanité, j’écris ce qui est déjà écrit ailleurs :

    – La Bible hébraïque contient des récits d’extermination totale : des peuples comme les Cananéens, Amoréens, Hittites, Phéréziens, Héviens, Jébusiens sont décrits comme ayant été « dévoués à l’interdit » — tués hommes, femmes, enfants et bétail — par commandement divin.

    – Certains courants religieux et nationalistes en Israël s’en réclament encore aujourd’hui, en justifiant par ces textes leur vision d’un droit absolu sur cette terre.

    – Dans cette même terre, des organisations internationales, des ONG indépendantes et des rapporteurs de l’ONU ont documenté, depuis des décennies, des crimes systématiques à l’encontre du peuple palestinien.

    – Aujourd’hui, l’accusation de génocide n’est plus seulement symbolique ; elle est portée devant la justice internationale.

    Même si la démence devait un jour effacer mes souvenirs personnels, je garderai dans mon esprit que ce gouvernement, soutenu par la plupart des puissances occidentales, agit au nom d’un récit qui, pour certains de ses partisans, justifie encore ce verset :

    « Va maintenant, frappe Amalec, et dévouez par interdit tout ce qui lui appartient ; tu ne l’épargneras point, tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. »


  • De quelle couleur s’habille un violoniste?

    MMa mémoire ne me permet pas de savoir s’il s’agissait d’un costume crème ou beige, ni de distinguer d’autres détails.
    Mais je me rappelle la fascination que j’éprouvais pour cet homme qui jouait du violon, les yeux fatigués.
    J’étais haut comme trois pommes à ce mariage… de qui ? Je ne sais pas.
    C’est un simple souvenir d’un homme épuisé qui, pourtant, continuait à faire naître de la joie dans le monde. Il me revient souvent, aux heures de fatigue.

    Le concert d’hier soir, à Zurich, n’avait rien d’un mariage. Shajarian a chanté l’Iran.
    Derrière lui, des images de montagnes, de jardins et de monuments défilaient.
    On entendait pleurer ici et là.

    J’y suis allé à contrecœur.
    J’étais — je suis — en colère.
    Contre mes compatriotes, approuvant l’agression d’un peuple étranger. Peu importe que j’aime ou non notre régime : il existe des colères qui dépassent les gouvernements.

    Et pourtant, dès que sont apparues les montagnes du Zagros et ces mots :
    « Ô mon pays, tu es mon ami, ma terre et mon amour. Tu es la source de soleil. »
    …j’ai pleuré, moi aussi.

    Je suis iranien.
    Et mon cœur se déchire encore en entendant Saadi :
    Ô chamelier, avance lentement,
    Car la paix de mon âme est dans ta caravane.
    Le cœur que je portais en moi
    S’en va, emporté par celle que j’aime.

    Je suis iranien.
    Et je puise ma force dans ces vers de Hafez :
    Viens, que les fleurs jaillissent et que le vin coule à flots,
    Déchirons la voûte céleste et rêvons un monde nouveau.

    Ce concert fut un mélange de tristesse, de déchirement et d’une joie offerte par la musique —
    tandis que les musiciens portaient une seule couleur : le noir.
    Pas la couleur du musicien de mes souvenirs… mais celle de deuil.



  • Les chats de mon père

    Mon père est décédé il y a huit ans. Il ne m’a jamais vraiment parlé de ses chats.
    Moi, j’ai encore un peu de temps pour parler des miens.

    Le dernier en date, c’était Ciboulette — mais on l’appelait aussi Garfield.
    Ciboulette, parce qu’au départ, tout le monde pensait que c’était une chatte enceinte, tant il était gros. Plus tard, on a appris que c’était un mâle.
    Son maître — ce petit branleur, comme on disait — n’en avait rien à faire. On l’a recueilli au cabinet.
    Quelques mois plus tard, il a disparu. Le maître serait parti avec lui en déménageant.
    Il manque encore à certains patients, même après cinq ou six mois.

    Milou appartenait à mon fils, à Savigny.
    La nuit du 31 décembre 2014, je suis rentré et je ne l’ai pas vu. Il n’est jamais revenu.
    Quelques mois plus tard, je l’ai retrouvé enseveli sous la neige, à cinq mètres de la chatière de la porte.
    Il y avait encore des traces de sang figé sur ses flancs.

    À l’adolescence, un jour, mes frères, mes sœurs et moi avons entendu des miaulements venant du chantier voisin.
    Avec mon frère, on a escaladé le mur pour y entrer. Le chantier était temporairement abandonné.
    Là, dans un coin, des chatons étaient restés prisonniers dans du goudron. Il provenait d’un tonneau renversé.

    À partir de ce moment-là, ma mémoire est vide. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de ces pauvres bêtes.
    Mon frère dit que notre père les a sauvés.
    Mais moi, je pense qu’il n’y avait qu’une seule manière de les libérer : abréger leur souffrance.

    Je reviens aux chats de mon père.

    Parfois, à ce propos, je taquine ma mère en lui demandant si elle a des nouvelles d’eux.
    Elle répond toujours naïvement que « c’est une vieille histoire »…
    et m’explique que son mari, mon père, avait perdu un frère, tout petit, vers l’âge de quatre ou cinq ans,
    et que sa mère lui avait donné des chats pour qu’il se sente moins seul.
    Et que ces chats sont sûrement déjà morts.

    Peut-être.

    Mais ces chats que je n’ai jamais vus, continuent à vivre en moi.

  • Le ciel

    Ma mère m’avait dit que le ciel était de la même couleur partout dans le monde.
    Ce soir, en rentrant, j’ai regardé ce plafond bleu et j’ai constaté que oui — c’est bien la même couleur.

    Mais parfois, je sens que non. Ce n’est pas le même ciel. Pas celui sous lequel j’ai attrapé mon lézard. Ni celui sous lequel j’ai vécu l’instant le plus calme et détendu de ma vie : allongé sur la terrasse de chez moi à Chiraz, un soir d’été, à regarder deux chatons jouer ensemble.

    Sous ce même ciel, sur cette même terrasse, j’ai aussi connu l’instant le plus poétique de ma vie :
    ma fiancée de l’époque m’avait montré du doigt « son étoile ».

    Je les ai perdues. Et elle. Et son étoile.

    Parmi les rares véritables universalités humaines, il y a cette pulsion de penser à chez soi, là où l’on est né, où l’on a grandi —
    et ce fantasme obstiné du retour, illustré dans cette chanson folklorique de Chiraz :

    Je suis un oiseau blanc à l’aile cassée.
    Ô ciel, aide-moi à voler, pour que je puisse mourir devant la porte de Chiraz.

    Je suis persuadé qu’en Gruyère, il existe l’équivalent de ces mots, dans un vieux patois.
    Et qu’un Gruérien, quelque part de l’autre côté du monde, pense à sa région, à ses premiers amis, à ses premiers flirts, à la maison de son enfance…
    et, tous les jours, à sa maman.